Un extrait…

69, année réthorique
Brian De Palma à la conquête du split-screen

un texte de Jean-Marc Lalanne

Il n’est pratiquement pas un film de Brian De Palma qui n’inclut, à un certain stade de développement de son récit, une situation de spectacle. Cela peut-être une mise en abîme simple, celle du film dans le film : le film d’horreur de série Z dans Body Double, le sous-Halloween de Blow Out… Si dans les deux cas, De Palma s’amuse à abuser quelques secondes le spectateur, qui ne comprend pas immédiatement qu’il a décroché de la voie narrative principale pour se retrouver sur une bretelle spéculaire, l’illusion est ici réellement comique tant le cinéaste profite de ces mises en miroir pour se livrer à une débauche d’effets parodiques et ne joue pas durablement sur l’effet de confusion. La peinture est plus sournoise. Car l’exposition est le second dispositif spectaculaire au centre du cinéma de De Palma, et l’image y est souvent moins fixe que ne l’ont voulu ses commissaires. C’est le syndrome Vertigo. Le portrait peint migre. La visiteuse du musée devient elle-même l’œuvre regardée. C’est la longue scène de chasse muséographique de Pulsions. Déjà dans The Responsive Eye (1966), le documentaire sur une exposition d’« op art » du MOMA, les couches de peinture formaient d’étranges spirales vivantes, pièges pour l’œil aimantant l’espace environnant.

Le troisième dispositif spectaculaire, le plus prégnant, le plus au cœur du système de palmien, c’est le spectacle vivant, décliné sous un nombre impressionnant de formes. C’est un opéra-rock (Phantom of the Paradise), une chorégraphie de showgirl en club (Carlito's Way) ou en appartement privé (Body Double), un match de boxe (Snake Eyes) ou enfin une mise en scène de théâtre d’avant-garde adaptée des Bacchantes d’Euripide. Il s’agit de Dionysus in ’69, un film de De Palma première manière, lorsqu’il vivait immergé dans l’avant-garde artistique new-yorkaise des sixties. Dionysus in ’69 est la captation d’un spectacle du Performance Group, la troupe de William Finley, ami de De Palma auquel il confiera quelques années plus tard le rôle principal de Phantom of the Paradise. Le travail du Performance Group vise à abolir la frontière entre la scène et la salle. Les acteurs jouent dans un espace circulaire entouré d’un ensemble de gradins et échafaudages sur lesquels est juché le public. Parfois, ils choisissent des spectateurs et les font descendre sur scène pour qu’ils participent à leurs chorégraphies tribales. Peu à peu, l’ensemble du public est saisi d’une transe fébrile, et plus aucune différence de comportement ne distingue acteurs et spectateurs. Pour filmer cette progressive contamination, De Palma choisit le split-screen. L’écran est coupé en deux, le bord gauche et droit de l’image montrent deux actions simultanées, ou la même action sous un angle différent. Au début, la partie de droite est plutôt centrée sur les comédiens et la partie gauche le public, mais très vite le dispositif se brouille. On voit bien en quoi l’usage du split-screen a valeur de galop d’essai pour le cinéaste, qui en fera une de ses figures privilégiées. Et pourtant, Dionysus in ’69, intéressant à titre de document, appartient davantage au contexte culturel de son époque qu’aux grandes scénographies de De Palma. Dans l’entretien en bonus du DVD de Dionysus in ’69, le cinéaste confie son peu de goût pour l’art moderne. Il a fréquenté Mekas, Warhol, Brakhage, mais ne s’est jamais senti solidaire de cette conception du cinéma où la mise en scène cesse d’être un mode d’articulation et de structuration dramatique du réel. D’une certaine façon, Dionysus porte en creux la marque de ce scepticisme. Contrairement à Rivette dans Out One (1971), De Palma est peu inspiré par les expérimentations modernes de sa troupe. Le filmage tient plus de l’installation que de la mise en scène, dans le sens strictement classique du terme. Le split-screen est ici purement rhétorique, au bord de l’exercice de démonstration. Il n’accompagne pas de façon empathique le mouvement de débordement du spectacle. Il a paradoxalement plutôt tendance à le mettre à plat, ne ponctue pas ses lignes de force ou ses embardées. Probablement parce qu’au fond De Palma ne s’intéresse pas à un débordement scène/salle à ce point sollicité. Le Performance Group vise à abolir la distinction de ces deux entités. Le travail cinématographique à venir de De Palma visera plutôt à l’accentuer afin qu’une transgression advienne, que la panique s’empare des lieux. Et on ne transgresse pas ce qui est autorisé. La modernité est trop permissive pour le baroque De Palma.

Phantom of the Paradise est une sorte de réponse dramatique, fictionnelle, cinéphile au documentaire Dionysus in ’69. Au hangar rempli de gradins répond un théâtre à l’italienne, avec sa savante composition en espaces singularisés : scène surélevée, parterre, loges sur plusieurs étages et embranchement complexe de coulisses et de cintres. Trois scènes de spectacle scandent le film. La première est une sorte de remake de Dionysus. Deux plans-séquences en split-screen montrent le fantôme placer une bombe dans le décor des Juicy Fruits, jusqu'à ce que l’explosion interrompe la répétition. À la panique théorique désirée par le Performance Group succède ici un vrai terrorisme, où la collision scène/coulisses aboutit à un attentat. Dans la seconde, le concert glam-rock de l’irrésistible Beef mime aussi une grande confusion entre scène et salle, le public faisant semblant d’être décapité par les guitar-heroes. Mais là encore, à cette gentille mascarade succède une vraie crise. Le fantôme envoie un éclair en néon sur le chanteur et l’électrocute. La vraie frontière, c’est celle des coulisses. C’est de là que le metteur en scène destitué ourdit sa reconquête. De Palma restitue la figure du metteur en scène/grand ordonnateur que visait à désacraliser le théâtre moderne. Dans la troisième scène de spectacle, le fantôme commet une nouvelle fois un forfait. Il assassine le mentor nain, Swan, et meurt lui-même sur les planches. Le dernier plan voit le fantôme démasqué ramper, agonisant jusqu’à la limite extrême de la scène. Là, les fans se regroupent autour de lui. La caméra filme soudainement cette étreinte en plongée. Vue du ciel, la dénivellation entre la scène, surélevée, et la fosse est abolie. Tout se tient et forme un espace homogène. Scène et salle fusionnent enfin, mais il a fallu pour cela réintroduire du scénario, de la dramaturgie, et surtout une plongée, à savoir un point de vue de cinéaste en démiurge.

La grande scène de la « Prom Night » de Carrie, qui voit la jeune fille sacrée reine du bal recevoir un sceau de sang de cochon sur la tête, radicalise encore ce mouvement centrifuge de la mise en scène, où la figure du démiurge/metteur en scène (ici, la télépathique Carrie) ressaisit et réorganise à sa guise la totalité de l’espace, scène/salle/coulisses confondues. Toutes les issues sont bloquées, rien n’échappe à l’emprise de la grande prêtresse de cette sanglante cérémonie, seule sur les planches. Le split-screen n’est pas ici un dispositif un peu neutre et flottant, prélevant des lambeaux arbitraires du spectacle comme dans Dionysus. Chaque éclat d’image correspond au spectre de vision démultiplié de Carrie, à qui aucune tentative d’évasion de ses victimes n’échappe. Le split-screen redevient un point de vue de personnage, annexé par le vocabulaire du cinéma classique. Split-screen pour une conscience elle-même « splitée » et psychotique. Parfaite congruence d’un dispositif spectaculaire et d’une économie narrative traditionnelle.

À la fin de Carrie, Sue, la jeune fille trop bien intentionnée qui a survécu au massacre se rend sur la tombe de Carrie et dépose un bouquet de fleurs. La main ensanglantée de la morte sort alors de terre et saisit le poignet de son ancienne camarade pour l’attirer sous terre. Sue se réveille dans son lit, terrorisée, confondant la main de sa mère qui tente de la calmer avec celle qui l’assaillait dans son cauchemar. Ce type de confusion entre veille et sommeil est récurrent chez De Palma (Pulsions). L’inconscient est lui aussi un spectacle dont les frontières se brouillent, dont les puissances trompeuses sortent de leurs gonds. L’inconscient est une scène. Une scène primitive.

Sommaire

Le préjugé de la rampe
par Bernard Bénoliel

Sortir du plan, entrer dans l'image : tout un programme
par Bernard Bénoliel

Le dernier manteau d'Arlequin (Jacques Tati, Parade)
par Alain Bergala

69, année réthorique (Brian de Palma à la conquête du split-screen)
par Jean-Marc Lalanne

Autour des Idoles. Jalons pour une histoire du cinéma élargie en France
par Nicole Brenez

Note sur les Clowns (Federico Fellini)
par Erik Bullot

Jim Carrey, l'homme-médium
par Jean-François Rauger

"Un personnage chargé comme une bombe…"
(une conversation à propos d'Opening Night, John Cassavetes)
par Bernard Bénoliel, André S. Labarthe, Rafi Pitts


4eme de couverture

C’est dans le King Kong de 1933. Arraché à son île, le grand singe se retrouve sur une scène de Broadway, livré en pâture au public des soirs de première. Pas pour longtemps. En brisant ses chaînes, il brise aussi sa scène, celle qui était supposée l'exposer sagement et le contenir tout entier. D’une façon inoubliable, King Kong « passe les bornes », enjambe une frontière interdite et se dirige vers nous.

C’est dans la Rose pourpre du Caire. L’instant où Mia Farrow, spectatrice assidue, traverse l’écran de cinéma comme Alice son miroir, entre dans le film, dans la matière même de l’image, vit une vie « élargie » et, le temps de quelques plans exaltants, trouve sa vitesse de libération. Dans les deux cas, mais il y en a beaucoup d’autres, il s'agit d’échapper au même enfermement, à une même assignation à résidence, à une même scène (les planches de Broadway, la place de spectateur dans une salle) trop étriquée pour tout retenir.

Dans les deux cas, il s'agit d'un franchissement et d’un renversement dans un espace plus vaste, illimité même, qui correspondrait en fait et enfin aux dimensions réelles et imaginaires des êtres et des formes. Il s'agira donc d'observer et de décrire des « folies ». Ou comment un film organise, à l'intérieur de ses propres limites, celles de son écran, et depuis une scène qu'il représente – scène de théâtre, mais aussi salle de concert ou de cinéma, planches du music-hall, piste de cirque, plateau TV –, son débordement, son excès, son happening. Comment, depuis son site même et sans en sortir, il met en scène une sorte de performance. Autrement dit, remarquer quand le spectacle filmé ne joue pas son jeu ordinaire, quand il insiste davantage sur le jeu que sur la règle, quand il ne tient pas en place, se détraque et devient sujet à part entière, outrepasse ses droits – ou plutôt ses devoirs –, ne respecte pas le pacte minimum qui le fonde, celui où chacun joue son rôle en un dispositif bloqué, là où les plaisirs et les passions se purgent comme il faut et là où règne un ordre bourgeois. Quand il se produit, dans un sens ou dans l'autre (quitter la scène, s'immerger dans l'image, enfoncer des espaces), une déhiscence, une invasion ou une confusion, une prolifération, en somme de l'inédit.

"Symphoniser la sensibilité du public, explorant et réveillant par tous les moyens possibles ses nerfs les plus assoupis ; détruire le préjugé de la rampe, en lançant des filets de sensations qui enveloppent la scène et et le public"
Filippo Marinetti






Notices biographiques

(décembre 2004)


Bernard Benoliel a été critique aux Cahiers du cinéma et auteur d’articles sur le cinéma dans plusieurs revues et ouvrages collectifs ; il est responsable de l’Action culturelle à la Cinémathèque française et Délégué général du festival Entre Vues de Belfort depuis 2001. Il a publié l’Homme de la plaine, d’Anthony Mann (éditions des Cahiers du cinéma, 2004).Il écrit pour la revue Cinéma.


Alain Bergala a été rédacteur en chef et directeur de collection aux Cahiers du cinéma auxquels il continue de collaborer. Il est l’auteur de nombreux articles et d’ouvrages sur le cinéma consacrés à Godard, Rossellini, etc. (derniers ouvrages parus : Nul mieux que Godard ; L’Hypothèse cinéma ; Abbas Kiarostami). Il a été conseiller cinéma auprès du ministre de l’Éducation nationale, Jack Lang. Il a réalisé plusieurs films pour le cinéma et la télévision. Il enseigne le cinéma à l’Université de Paris 3 et à la FEMIS.


Nicole Brenez. Maître de conférences à l’Université de Paris I. Responsable des séances d’avant-garde à la Cinémathèque française, Nicole Brenez est également la fondatrice de la revue Admiranda, Cahiers d’analyse du film et de l’image. Elle est l'auteur de Shadows, de John Cassavetes (Nathan, 1994), De la figure en général et du corps en particulier. L’Invention figurative au cinéma (De Boeck Université, 1998) et d’Une passion critique. Abel Ferrara, le mal mais sans fleurs (Illinois University Press, 2004).


Erik Bullot est cinéaste. Il enseigne le cinéma à l’École nationale supérieure d’art de Bourges et collabore aux revues Trafic et Cinéma. Publications récentes : pointligneplan, Cinéma et art contemporain (dir.), Éd. Léo Scheer, 2002 ; Érik Bullot, monographie accompagnée d’un DVD, texte de Jacques Aumont, Éd. Léo Scheer, 2003. Films récents : Le Singe de la lumière, 2002, Oh oh oh !, 2002 ; La Belle étoile, 2004.


André S. Labarthe est cinéaste, essayiste et écrivain, critique, bibliophile, jardinier, producteur avec Janine Bazin des séries « Cinéastes de notre temps » et « Cinéma, de notre temps ». Quelques titres parmi cent autres : L’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours ; Carolyn Carlson Solo ; Georges Bataille à perte de vue ; Éric Rohmer, preuves à l’appui ; Artaud cité, atrocités…
Il aussi publié Du premier cri au dernier râle (Yellow Now, 2003) et le Triboulet (Centre des arts d'Enghien-les-bains – Filigranes Editions, 2004).


Jean-Marc Lalanne est rédacteur en chef des Inrockuptibles. Ancien critique à Libération et aux Cahiers du cinéma, il est aussi le coauteur avec Philippe Azoury de Fantomas, style moderne (Yellow Now / Centre Pompidou) et Jean Cocteau, désordres (Cahiers du cinéma / Centre Pompidou).


Rafi Pitts. Né en 1967, il étudie la photographie et le cinéma à l’école Polytechnique de Londres. En 1991, il réalise son premier court-métrage : En exil, puis Salandar (1994, Grand Prix du Jury du Festival de San Francisco et Grand Prix du court-métrage au Festival de Belfort). En 1997, son premier long-métrage, Cinquième Saison, représente l’Iran au 54e Festival International de Venise, suivi de Sanam (Grand Prix du Festival International de Paris en 2001). En 2003, dans le cadre de la série créée par Janine Bazin et André S. Labarthe, « Cinéma, de notre temps », il réalise son troisième long-métrage, Abel Ferrara : Not Guilty (États-Unis/France).


Jean-François Rauger. Né à la fin des années 50 dans l’Est de la France. Responsable de la programmation à la Cinémathèque française. Journaliste et critique de cinéma (le Monde). Membre du comité de rédaction de la revue Cinéma. Chroniqueur sur France Inter. Puritain dévoyé.

Les pistes de programmation proposées par Bernard Bénoliel

Débordements
Carrie, Brian de Palma, 1976.
La Moindre des choses, Nicolas Philibert, 1996.
Opening Night, John Cassavetes, 1978.
Man of the Moon, Milos Forman, 1999.

La règle du jeu
Le Carrosse d'or, Jean Renoir, 1952.
L'Esquive, Abdellatif Kechiche, 2003.
Esther Kahn, Arnaud Despleschin, 2000.
Mon cas, Manoel de Oliveira, 1987.
Parade, Jacques Tati, 1974.
Toâ, Sacha Guitry, 1949.

Sociétés du spectacle, spectacle de l'histoire
Ginger et Fred, Federico Fellini, 1985.
Les Idoles, Marc'o, 1967-1068.
La Nuit du coup d'Etat - Lisbonne, avril 1974, Ginette Lavigne, 2001.




| secrétariat de rédaction : Catherine Bailhache | maquette et mise en page : Guy Jungblut/Yellow Now | impression Raymont Vervinckt | poids : 250 grammes | 56 pages, format 16 x 24 cm | couverture couleurs, pages intérieures noir et blanc | ISBN : 2-9509871-8-4 | © Ed.ACOR, 2004 | prix de vente public : 10 € TTC |